Evasion,
Un arbre solitaire dressé au milieu d'une plaine monotone
que le regard du voyageur n'aurait même pas accroché. Et pourtant, sur le
cliché, il apparaît élégant et majestueux à la fois, trônant fièrement dans
les sillons géométriques comme l'ultime résistant au socle dévastateur, ses
branches tendues vers le ciel argenté lui donnant un air pathétique.
Tout l'art du photographe itinérant est là :
d'un élément de décor insignifiant et inerte pour celui dont les sens sont
engourdis, l'artiste a su capter l'essentiel, deviner la puissance et la force
sous l'apparence anodine.
Il a su rendre visible l'invisible.
Dans les
grands sites naturels que recèle encore notre planète, la tâche est parfois
plus aisée, tant la beauté et l'émotion sont flagrantes. La difficulté est de
choisir sans banaliser.
L'art est celui de résumer en une seule photo, un
sentiment, une atmosphère. La réussite se mesure quelques années après,
lorsqu'au hasard d'un rangement, à la seule vue du cliché, on a cette brève
sensation d'un retour en arrière, de revivre l'instant, lorsque les
réminiscences des couleurs et des parfums frappent l'esprit.
Photographier
quand on voyage, c'est vouloir figer te temps, c'est voler un fragment de vie,
c'est prendre le risque de décevoir, l'audace de sublimer, la chance de
restituer.
Il y a des jours où, quand la lumière, les formes et les sons
se confondent pour créer l'enchantement, l'usage d'un appareil photo m'agace,
tant je pense que la rétine prime sur la pellicule, tant je pense que
photographier distrait et brise la magie d'un instant.
Mais savoir
sacrifier son plaisir instantané pour le plaisir ultérieur des autres, procède
aussi d'une certaine générosité.
J'avoue que certains photographes qui semblent se fondre dans le
mouvement et l'événement, et dont le travail est fidèle à la vérité de la
chose vue, quitte à la déceler là où certains l'ignorent, me fascinent et leur
œuvre me bouleverse vraiment.
Nicolas
HULOT